LA RÉSISTANCE DE PLAYA SALCHI (FRA)

RAPPORT DE LA BRIGADE INTERNATIONALISTE CONTRE LA PRIVATISATION DE « PLAYA SALCHI »

Introduction

Les 25, 26 et 27 mars 2026, un groupe de camarades du « Nodo Solidale », du Collectif zapatiste de Lugano, du SOA « Il Molino » ainsi que d’autres personnes solidaires venues d’Italie et de Suisse a mené une brigade internationaliste en solidarité avec la lutte contre la privatisation de la « plage de Salchi », sur la côte d’Oaxaca, au Mexique.

Les collectifs mentionnés ont été invités par le Comité de défense des droits autochtones (CODEDI) — une organisation populaire, présente dans plus de 25 communautés de la région et qui lutte depuis 1998 pour la défense de son territoire — afin de découvrir le cas emblématique d’expropriation et de spéculation foncière qui porte préjudice au camarade paysan Miguel Sánchez Hernández. Au cours de ces trois jours d’échanges de connaissances, d’ateliers, de jeux avec les enfants et de pratiques de lutte, plusieurs entretiens ont été menés avec les personnes impliquées dans cette lutte pour la défense du territoire, dont la synthèse est présentée dans ce rapport et dans une vidéo qui sera publiée prochainement.

Contexte de la « question foncière » au Mexique

Au Mexique, à la suite de luttes séculaires, de guerres paysannes et de révolutions, il existe un système de propriété foncière qui reconnaît, outre la propriété publique et privée, la propriété sociale (donc collective) des terres. Une réalité qui couvre plus de la moitié du territoire national. Concrètement, à partir de la révolution d’Emiliano Zapata et de Francisco Villa, le caractère inaliénable de la terre et sa redistribution en noyaux agraires connus sous le nom de « ejidos » et de terres communales ont été consacrées dans la Constitution de 1917. Cette redistribution a eu lieu à partir de la fin des années 1930 et s’est prolongée jusqu’en 1992, année où une réforme constitutionnelle a autorisé la vente partielle des terres des ejidos. Les ejidos ont été attribués par décret présidentiel, tandis que les terres communales l’ont été sur la base de la reconnaissance des terres «ancestrales», telles qu’elles ont été définies par les documents et accords signés entre les peuples autochtones et la Couronne espagnole à l’époque coloniale.

En général, l’utilisation de ces terres collectives est gérée par l’assemblée des « ejidatarios » ou des « comuneros », en tant qu’autorité locale suprême, dans le cadre juridique de la réforme agraire. Ce sont des terres qui peuvent être transmises de père en fils ou échangées au sein du noyau agraire, mais qui ne peuvent être revendues en dehors de celui-ci (sauf exceptions spécifiques). Ce système de gestion des terres représente une véritable forme de pouvoir communautaire, paysan et souvent autochtone, dans lequel s’ancrent ce qu’on appelle les « us et coutumes » (pratiques coutumières).

La terre, c’est la liberté

Au Mexique, les terres collectives, du moins formellement, concernent environ 100 millions d’hectares, gérées par plus de 30 000 noyaux agraires. Ce système a été constamment érodé par des lois, des décrets et des tentatives de réformes constitutionnelles, ainsi que par des pratiques de fait menées par les grandes entreprises et les consortiums économiques et politiques nationaux, tous intéressés à réduire l’espace d’autonomie des paysans et des peuples autochtones du pays. Toutes ces terres « légalement soustraites » au marché capitaliste s’avèrent, en effet, très attrayantes pour de multiples acteurs économiques et politiques.

Ces dernières années, le crime organisé a pris part au pillage constant à l’encontre des peuples autochtones et des paysannexs, intervenant comme bras armé tant dans les territoires où ont été implantés des mégaprojets promus par le gouvernement (comme par exemple  le Corridor interocéanique de l’isthme de Tehuantepec ou encore le « Train maya » – un réseau de chemin de fer interurbain qui traverse la péninsule du Yucatán), mais également au niveau local en passant des accords avec des entrepreneurs ou hommes politiques visant à réaliser des gains juteux sur des parcelles de terres collectives.

Il est important de mentionner qu’au Mexique, au cours des 20 dernières années, plus de 500 000 personnes ont été assassinées et quelque 134 000 sont portées « disparues ». Le pays vit une guerre de fragmentation territoriale : une guerre civile « anormale », intermittente, asymétrique, dispersée mais profondément violente ; tout cela forme un système complexe d’expropriation à plusieurs niveaux qui, chaque jour, attaque, réduit et brade les terres collectives et s’acharne contre ceux qui les défendent.

Le cas de la plage de Salchi est un exemple parmi des milliers d’autres, le long de toutes les côtes du Mexique.

Brève histoire du vol des terres à Salchi

La plage de Salchi fait partie de l’ensemble des « terres communales » de San Pedro Pochutla, dans l’État d’Oaxaca. Des terres qui, avec la création du complexe touristique de « Bahías de Huatulco » au début des années 90, ont subi une privatisation rapide et illégale. Le mécanisme le plus utilisé a été la vente de terrains via des documents frauduleux signés par le commissaire du « Service chargé des biens communaux ». Le commissaire est la figure élue par l’assemblée des communaux qui est censé protéger et gérer les terres collectives, mais il devient souvent précisément l’autorité agraire locale la plus facile à corrompre par les intérêts accapareurs (ou éliminable par ceux-ci lorsqu’il refuse, au contraire, de se prêter au jeu). Très souvent, les commissaires des biens communaux deviennent ainsi les principaux complices des entrepreneurs : ils reçoivent de ces derniers des pots-de-vin ou une commission pour les terres cédées, bien que les titres de propriété délivrés n’aient aucune valeur formelle devant le tribunal agraire ni le cadastre, c’est-à-dire ces institutions qui, partie inhérente du même système de corruption généralisée, restent éternellement aveugles face à ces violations chroniques.

Playa Salchi

La plupart des villas que les riches érigent sur les côtes du Mexique ont été construites grâce à ces permis falsifiés et sur des terres communales autochtones ou paysannes.

La baie de la plage de Salchi se situe à l’embouchure sur le Pacifique d’une parcelle de 28 hectares de terres communales attribuée à Miguel Sánchez Hernández, un paysan de 87 ans, qui en prend soin depuis qu’il en a hérité, à des fins agricoles, de son grand-père adoptif. Depuis les premières tentatives de privatisation, Don Miguel a refusé de céder les terres qui lui ont été attribuées pour la construction de zones touristiques. Mais son refus, en tant que propriétaire officiel, s’est avéré totalement inefficace pour empêcher leur privatisation.

En 2000, David Ortega del Valle lui a proposé de vendre 10 hectares de terrain « en bord de mer » à un consortium immobilier canadien, avec la promesse initiale d’un paiement pour ces terrains. Accord qui, à ce jour, n’a pas été respecté. Dans cette zone, au cours des dernières années et jusqu’en 2025, 42 logements avec « vue sur la mer » ont été construits, occupés la plupart du temps de façon saisonnière par des retraité·es canadien·nes. Au fil des ans, Miguel Sánchez a tenté de récupérer ces terres avec le soutien de diverses organisations sociales et de défense des droits humains, parmi lesquelles le CODEDI, qui organise depuis longtemps des comités locaux dans la région pour la défense des droits autochtones et se mobilise pour promouvoir la résistance contre les projets capitalistes et extractivistes sur les territoires autochtones, en particulier sur la côte et dans la Sierra Sur de Oaxaca.

En 2017, le CODEDI et d’autres organisations locales alliées ont commencé à cultiver de manière cyclique les quelque 14 hectares de terres qui avaient échappé à la « touristification », en y plantant du maïs, des courgettes et des haricots, ainsi que d’autres denrées alimentaires destinées aux familles des communautés de l’organisation.

En juillet 2018, le coordinateur local du CODEDI, Abraham Hernández González, a été enlevé près de la plage puis assassiné : son corps a été retrouvé dans la localité voisine de Cuatunalco. Les circonstances de ce meurtre n’ont jamais fait l’objet d’une enquête et, à ce jour, les responsables jouissent d’une impunité totale. Cet événement dramatique a aggravé le conflit foncier à Salchi et mis en évidence la complicité du crime organisé avec les entrepreneurs impliqués. « Depuis août 2020, raconte Miguel Sánchez, j’ai été la cible de tentatives répétées d’expropriation de mes terres et de mon logement, avec des personnes cagoulées et armées qui me surveillent et effectuent des rondes incessantes ». En effet, M. Miguel dénonce que, lors d’une Caravane d’observation des droits humains, en septembre 2025, huit fourgonnettes transportant des personnes armées sont arrivées et qu’à cette occasion, il a été enlevé, menacé de mort, agressé et frappé, insulté avec des obscénités et des humiliations de toutes sortes, ce qui a compromis son état de santé au point qu’il a dû subir une opération d’urgence.

la “colonia” canadiense

Nous avons été informéexs d’au moins deux autres actes d’intimidation survenus lors d’activités publiques :

– Le 7 juin 2025 s’est tenu le « Forum pour la défense de la terre et des droits agraires des paysans de la côte », auquel ont participé 17 organisations dénonçant la tentative d’expropriation à Playa Salchi. Au cours de cet événement, 16 personnes armées liées au « Cartel del Despojo » (cartel de la spoliation) ont fait irruption sur les terres de Miguel Sánchez, le menaçant de mort afin d’imposer un autre projet touristique.

– Le 29 janvier 2026, un groupe de civil·es, parmi lesquels se trouvait le Colombien Arturo Peralta (responsable du projet immobilier du consortium canadien susmentionné), a fait irruption sur les terres de Miguel Sánchez, qui ne sont pas encore envahies par la « touristification », avec des pelleteuses et des engins de chantier, accompagné de trois patrouilles de la police d’État. Au cours de cette agression, les pelleteuses, escortées par les forces de sécurité et par certains civils armés, ont complètement démoli quelques petites maisons et constructions dispersées sur les terres agricoles, également utilisées par d’autres paysannexs qui viennent souvent aider Don Miguel à travailler la terre. Armes à la main, les insultes et les menaces se sont multipliées à l’encontre du vieux paysan et des autres personnes présentes. La participation de la police d’État, en protégeant manifestement une agression illégitime et illégale aux côtés de civils armés non identifiés, illustre encore plus la complicité des institutions avec les agissements criminels du « Cartel del Despojo ».

En tant qu’internationalistes, nous ne pouvons manquer de souligner la similitude effrayante entre ce dernier événement et les bulldozers de l’armée israélienne en Palestine qui, au nom des lois tordues du « colonialisme de peuplement », fortifient les zones accaparées par les colons « blancs » et démolissent, armes à la main et avec violence, les maisons des autochtones, des paysans et des bergers de la région. Ceci nous rappelle à quel point le capitalisme déploie, dans différentes régions du monde, les mêmes mécanismes coloniaux et racistes de discrimination, de nettoyage ethnique, d’expropriation et de criminalisation.

Le « Cartel de la spoliation »

Don Miguel, les camarades du CODEDI et d’autres organisations alliées, réunis pour défendre la plage de Salchi, signalent qu’il existe un groupe de personnes, parmi lesquelles se trouvent certains fonctionnaires du parti Morena (parti au pouvoir au niveau de l’État ainsi que fédéral) qui — de mèche avec les commissaires des biens communaux, les autorités du tribunal agraire, les forces de l’ordre et le crime organisé — s’enrichissent en orchestrant la privatisation des plages et des terres communales sur la côte d’Oaxaca.

Outre le cas de Salchi, d’autres affaires ont été rendues publiques, notamment sur la plage voisine de « El Coyote » et de la plage de « El Coyul » (à plusieurs kilomètres plus au sud). Ce groupe de personnes, surnommé le « Cartel de la spoliation », applique partout le même mode opératoire : il envoie des hommes armés pour intimider et expulser les paysannexs par la menace et la violence ; ensuite il s’approprie les terres en simulant la légalité à l’aide de documents délivrés par des autorités agraires corrompues ; terres qu’il revend à des consortiums immobiliers étrangers en spéculant sur chaque mètre carré de terre volée (une parcelle de 200 m², soustraite par la tromperie et la violence, se revend entre 50 000 et 100 000 euros — soit entre 1 et 2 millions de pesos mexicains). Les groupes immobiliers revendent à leur tour, à des prix stratosphériques, les « petites maisons en bord de mer » sur le marché de leurs territoires d’origine (souvent les États-Unis, le Canada, l’Union européenne, mais aussi l’Arabie saoudite et la Russie), en facturant en dollars. Les flux financiers générés par cette spéculation sont colossaux et ne profitent qu’à ceux qui sont déjà riches : fonctionnaires, entrepreneurs et mafieux.

Le résultat de toute cette opération mafieuse n’est rien d’autre qu’une gentrification des plages fondée sur un modèle extractiviste qui, comme le répètent nos interlocuteuricexs, ne peut fonctionner qu’avec le soutien complice des institutions, dont les opérations irrégulières sont facilitées par des pots-de-vin substantiels.

Les acteurs locaux et nationaux de ce « cartel », désignés comme les principaux bénéficiaires du vol de terres, sont les députés fédéraux Alejandro Avilés Álvarez (du Parti vert écologiste du Mexique, mais affilié au Parti Morena) et Juan Hugo de la Rosa (Morena), l’assistant juridique Orlando Acevedo (du Parti PRI), l’ancien commissaire aux biens communaux de Pochutla, Jesús « Chucho » Reyes, David Ortega del Valle (directeur de la gestion environnementale au ministère de l’Environnement de l’État d’Oaxaca), le politicien local Alfonso Esparza, l’homme d’affaires Israel Carreño Morales (responsable de l’accaparement de la plage El Coyote) et le comptable Sergio Castro López. Ainsi, le groupe opère en toute impunité grâce à la protection d’acteurs des trois niveaux de gouvernement (municipal, étatique et fédéral) et avec la participation tant des partis de la majorité que de l’opposition.

Le « blanchiment » de la côte : spoliation et blanchiment d’argent (*)

(* Ce chapitre est un extrait d’un article de Kino Balu: https://elgirodelarueda.net/despojo-playa-salchi-castro-lopez-oaxaca/)

Construcciones ilegales

Le conflit de « Playa Salchi » est en quelque sorte l’emblème de l’offensive d’expropriation territoriale et de marchandisation du littoral d’Oaxaca : un véritable terrain d’expérimentation. C’est ici que s’entremêlent les activités financières criminelles historiques de personnages tels que Sergio Castro López (un comptable d’origine modeste qui a gravi les échelons jusqu’à devenir un blanchisseur de milliards, en perfectionnant ces « montages fiscaux agressifs » qui ont permis à des gouverneurs et à des entreprises d’échapper largement à leurs obligations fiscales. Son entreprise — « Inteligencia de Negocios » — a servi de centre opérationnel à des réseaux de 150 prête-noms, brassant plus de 100 milliards de pesos dans des opérations de blanchiment), et celle d’opérateurs politiques locaux, protégés par des partis tels que Morena et Verde Ecologista ou encore soutenus par la «Quatrième Transformation» au sein du gouvernement et de ses centres d’intérêt.

Ce phénomène révèle une tendance : les projets hôteliers sur des terrains expropriés ne sont pas seulement des opérations immobilières, mais aussi des mécanismes de blanchiment d’argent. Les hôtels permettent de justifier d’énormes flux financiers, tout en générant des actifs immobiliers sur des territoires stratégiques. La côte d’Oaxaca, avec son potentiel touristique et sa faiblesse institutionnelle, offre les conditions idéales pour cette symbiose entre l’expropriation territoriale et le blanchiment d’argent. Le gouvernement ne se contente pas de tolérer ces opérations, il les intègre organiquement à son propre projet politique, démontrant ainsi que la soi-disant « Quatrième Transformation » peut cohabiter sans problème avec les formes les plus sophistiquées de la criminalité capitaliste.

Un modèle d’expropriation intégrale, dans lequel l’appropriation du territoire s’entremêle avec le contrôle politique, le blanchiment d’argent et la cooptation institutionnelle pour créer des enclaves de totale impunité, et qui opère en plusieurs phases : tout d’abord, l’identification de territoires stratégiques abritant des communautés institutionnellement affaiblies ; ensuite, la construction d’alliances avec des acteurs politiques locaux ; troisièmement, le développement de projets immobiliers justifiant le blanchiment d’argent ; quatrièmement, la neutralisation des résistances par la cooptation ou la criminalisation des opposantexs.

Hotel recuHôtel construit sans permis sur des terres accaparées et récupéré par la communauté

Don Miguel Sánchez, âgé de 87 ans et fort de plus de soixante ans de travail sur ces terres, incarne tout ce que ce modèle cherche à éliminer : la mémoire historique, les droits territoriaux ancestraux et la résistance paysanne.

Sa spoliation n’est pas fortuite : elle est méthodique.

La résistance et les alliances

Don Miguel Sánchez Hernández n’est pas seul. Il bénéficie du soutien du CODEDI et des organisations sociales de la gauche anticapitaliste du FORO (Front des organisations d’Oaxaca), ainsi que d’autres alliés stratégiques qui ont réussi à faire de cette affaire un exemple de résistance et non d’expropriation silencieuse, comme cela s’est malheureusement produit dans de trop nombreux cas similaires sur la même côte d’Oaxaca, ainsi que dans d’autres régions du Mexique.

Comme nous l’avons déjà mentionné, en juin 2025, parmi les dunes contestées de la plage de Salchi, 14 organisations locales se sont réunies, convoquant la Misión de Observancia de los Derechos Humanos (Mission d’observation des droits humains), qui a été menée les 12 et 13 juillet 2025. La mission a rédigé un rapport détaillé sur la violation des droits humains sur les plages de Salchi et de El Coyote. La mission a réuni 17 organisations de la société civile, des représentants légaux du syndicat des enseignants de la Section XXII de la CNTE à Oaxaca, ainsi que des citoyens et des avocats de la société civile appartenant à des organisations civiles, toutes ayant une longue expérience dans la défense des droits humains et collectifs dans l’État d’Oaxaca.

Les organisations suivantes ont participé et participent toujours à la surveillance constante du territoire et de la situation : CODEDI, CODEPO (Comité de défense des droits du peuple d’Oaxaca), 14 DE JUNIO, CCCP (Conseil des communautés paysannes et prolétariennes), COCISS (Conseil des communautés autochtones de la Sierra Sur), APIIDTT (Assemblée des peuples autochtones de l’isthme pour la défense de la terre et du territoire), l’ONG EDUCA, MIUCO (Femmes autochtones et afro-descendantes unies pour le bien de la côte d’Oaxaca), FPR (Front populaire révolutionnaire), FIZ (Front autochtone zapotèque), l’Assemblée de la communauté autochtone de Puente Madera, l’Assemblée de la communauté autochtone de El Coyul et la coopérative Cimarronez.

De plus, au fil des ans, le CODEDI a construit un réseau de collaborations et d’alliances nationales et internationales avec d’autres organisations autochtones, dont certaines sont liées au Congrès national autochtone (CNI), ainsi qu’avec des collectifs européens qui soutiennent le zapatisme, comme par exemple les collectifs qui ont participé à l’élaboration du présent rapport. Grâce à ces contacts, une visite d’information et de solidarité d’une brigade d’activistes italiens a pu être organisée fin juillet 2025, ainsi que la visite de l’actuelle Brigade internationaliste, fin mars 2026.

Les collectifs impliqués se sont engagés à continuer de surveiller, même à distance, la situation d’appropriation illicite et de répression potentielle de la résistance sur les terres de Miguel Sánchez Hernández.

L’utilisation autogérée des espaces et des champs

Les 14 hectares de terres qui résistent encore à l’avancée de la colonisation immobilière et touristique sont cultivés de manière cyclique avec du maïs, des haricots, des courgettes, des papayes et d’autres fruits de saison. Les camarades du CODEDI organisent des « tequios » avec les comités locaux de leur organisation pour démontrer une utilisation saine, alternative, écologique et autogérée des champs, en opposition au modèle extractiviste des consortiums immobiliers.

À Playa Salchi, ces deux modèles diamétralement opposés s’affrontent physiquement et politiquement.

Le CODEDI s’inscrit dans une longue tradition de processus autogérés, s’appuyant sur l’expérience de l’insurrection et de la Commune d’Oaxaca de 2006, et s’est, dans une certaine mesure, inspiré des processus autonomes de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), du CIDECI au Chiapas et des autres peuples autochtones du CNI. Fort de cette dynamique, il a créé en 2013 un Centre de formation dans l’ancienne Finca Alemania (Sierra Sur) où les enfantexs et les jeunes des communautés et villages peuvent étudier et apprendre divers arts et métiers, à travers un processus pédagogique empirique et autonome. Ce modèle libertaire d’« école vivante » est régulièrement transposé à Salchi, où des ateliers sont organisés pour les enfantexs et les adolescentexs dans les locaux d’un grand hôtel illégal et moderne, construit sans aucun permis à quelques mètres de la plage et récupéré par la suite par ceux qui défendent le territoire.

Graffitis à Playa Salchi

Au cours des premiers mois de 2026, par exemple, plusieurs rencontres et ateliers pour les enfantexs ont eu lieu à Playa Salchi, abordant des thèmes tels que la biologie marine, l’alimentation saine face à la malbouffe, la médecine naturelle et l’histoire orale à travers des espaces offerts aux conteurs coutumiers. Les ateliers sont généralement animés par des collectifs solidaires qui se consacrent aux thèmes mentionnés et s’adressent principalement aux élèves de la petite école autonome de Finca Alemania ainsi qu’ aux enfantexs de Salchi en général.

En s’appuyant sur des expériences, surtout urbaines, d’autogestion et d’autonomie, les collectifs et les personnes qui participent à la Brigade internationaliste considèrent cette forme d’organisation  — l’autogestion collective des espaces et des terres — comme l’un des éléments fondamentaux et décisifs pour la construction d’autres mondes possibles. En effet, comme nous l’enseigne l’histoire des nombreuses expériences de lutte tout au long de l’histoire du Mexique, la création de l’autonomie et de modes de vie autogérés est une voie qu’il faut emprunter et intensifier avec détermination et constance, en tant que formes de gestion collective des corps, des esprits et des territoires.

Dans ce contexte, et pour créer des formes de lutte et d’union qui s’opposent aux dynamiques de spoliation et de pillage des territoires, la proposition du CODEDI devient un élément fondamental de construction et d’opposition.

La création d’un futur « Centre communautaire de formation » dédié à l’enfance et à la jeunesse, sur les mêmes terres que celles que le système capitaliste tente d’arracher aux populations locales, est une vision particulièrement audacieuse et combative, dans un panorama mondial de plus en plus complaisant et résigné. A l’inverse, ce projet prend clairement position et choisit son camp.

Activité de la petite école autonome de l’ancienne Ferme Alemania

Il nous semble donc essentiel de souligner la volonté d’intensifier les efforts et de consacrer plus de travail, plus de prise en charge et de formation spécifique envers les jeunes générations, ainsi que celle de maintenir la construction pratique et réelle d’alternatives collectives autonomes, qui permettent de visualiser et de mettre en place des laboratoires efficaces de contre-pouvoir face au capitalisme. Élaborer des pratiques qui proposent en même temps des formes ou des foyers de résistance face à la domination de plus en plus totalitaire de l’union indissoluble entre le capital, la mafia et l’État. Une situation qui — compte tenu également de la précarité ou de l’absence totale de perspectives d’emploi, d’émancipation et d’autodétermination — a forcé de très nombreuses personnes, en particulier les jeunes, les pauvres et les femmes, ces dernières années, à rejoindre la main-d’œuvre précaire, n’ayant pas d’autre choix que de se soumettre à l’exploitation dans les usines maquiladoras, dans les emplois précaires et mal rémunérés et exploités au Mexique ou aux États-Unis, au travail du sexe ou, en dernier recours, de s’enrôler comme main-d’œuvre au service du crime organisé.

Se réapproprier un territoire où l’on subvient à ses propres besoins, en cultivant des denrées alimentaires de base qui peuvent également générer une autosuffisance économique, devient une forme de « barricade sociale, politique et culturelle » face à l’avancée du système criminel/mafieux de l’État et des principaux intérêts économiques, privés ou publics. Dans un système qui fait de la guerre sa doctrine et son mode d’imposition au monde, l’effort en cours pour le contrer par des pratiques collectives, autogérées et autonomes devient donc non seulement un NON à la privatisation-spoliation, mais aussi un OUI à un autre monde possible.

Conclusion : la « touristification » comme instrument colonial de spoliation

Pour le vieux paysan Miguel Sánchez Hernández et les habitants de Playa Salchi et de ses environs, l’agriculture, tout comme la pêche en rivière et en mer, constitue l’une des principales activités et une source fondamentale de subsistance pour les familles. Ces pratiques économiques et traditionnelles ont subi de profondes transformations ces dernières années, en raison d’une logique qui vise à instaurer un « développement » dans cette région, par le biais d’un tourisme de masse destructeur et de projets d’infrastructures logistiques, dont des routes reliant Oaxaca à Guerrero et Veracruz dans le cadre des projets complémentaires au grand chantier du Corridor interocéanique de l’isthme de Tehuantepec (CIIT). Cela a eu un impact négatif sur la forme de la propriété sociale et a introduit dans la région une vision mercantiliste de la terre, favorisant le blanchiment d’argent et la la livrant aux intérêts des agences immobilières et de spéculateurs.

Les grandes infrastructures et les pôles touristiques — en contradiction avec le discours officiel et « progressiste » du gouvernement — s’abattent sur les terres autochtones comme des projets néocoloniaux impitoyables. Ce sont de véritables formes contemporaines de conquête qui s’attaque à un mode de vie de subsistance, considéré par le système capitaliste comme étant primitif, superflu et inutile économiquement.

La « touristification » massive des ressources naturelles et, en particulier, de territoires spécifiques, n’est absolument pas nouvelle pour nous. Nous aussi, en tant que personnes présentes ici avec la Brigade internationaliste, nous vivons ou avons vécu sur des territoires dont l’exploitation, liée à la privatisation des terres et des ressources (eaux, forêts, jungles, montagnes), a généré d’immenses quantités d’argent à blanchir, contribuant massivement à la dévastation sociale, culturelle et territoriale en cours.

C’est une tempête planétaire qui vient de loin et qui balaye toute forme de vie ne s’adaptant pas au capital. Une forme de nécropolitique ou de capitalisme gore qui ne sait plus quoi faire des corps excédentaires, improductifs et qui ne se plient pas aux diktats du système. Et qui, en même temps, accapare les richesses et les ressources naturelles des communautés locales pour les valoriser dans son propre modèle économique.

Une guerre qui, historiquement, par ses spécificités coloniales et de domination, a dévasté des territoires et des populations entières, créant un contexte de dépendance et d’exploitation, à l’origine de l’enrichissement, d’une certaine suprématie, d’un développement mal défini et aussi — ne l’oublions pas — de certains « droits » conquis dans le monde occidental, un Occident depuis toujours prédateur et colonial.

« Le cas de Playa Salchi symbolise l’un des défis fondamentaux de notre époque : faire face à des formes de criminalité qui ont réussi à se fondre parfaitement dans les structures légales et institutionnelles. Il ne s’agit pas de délinquants opérant en marge du système, mais de délinquants qui sont le système lui-même », résume Kino Balu.

Playa Salchi devient ainsi en un paradigme de l’expropriation coloniale, répandu non seulement au Mexique mais dans de nombreuses régions de la planète, où les terres riches en diversité et en humanité du soi-disant « Sud global » sont arrachées à leurs populations respectives, marchandisées et rendues hyper-productives afin d’intensifier un tourisme agressif, riche et « blanc », qui se moque éperdument des spécificités des communautés locales. Un tourisme qui privatise les ressources, fait grimper le coût de la vie de manière insoutenable et expulse les pauvres des lieux touristiques ou les exploite en tant que main-d’œuvre bon marché.

Une gentrification et une « touristification », à la fois massives et destinées aux élites aisées, avec pour résultat que des populations entières, des zones géographiques et des territoires perdent leur mémoire, leur dignité et leurs perspectives de vie, les reléguant aux marges du système économique actuel.

La résistance

Une dignité, comme le montrent les initiatives décrites ici,  qu’il est possible de retrouver par l’action directe dans la résistance, la reconnexion avec la terre et la nature, ainsi que par l’autogestion collective des espaces et des temps.

Face à cette machine d’expropriation, les communautés de la Sierra Sur et de Playa Salchi ont développé des exemples de résistance qui vont au-delà de la simple défense du territoire. Leur lutte remet en cause le modèle de développement en lui-même, qui considère les territoires comme des marchandises et les communautés comme des obstacles au progrès.

Ici, comme ailleurs, le choix du camp dans lequel se situer devient impératif et l’opposition au système-guerre se fait concrète et réelle : dans la construction d’un pouvoir populaire autonome, dans des réseaux de solidarité territoriale qui dépassent les frontières imposées par l’État-nation et dans des formes d’organisation conflictuelles et directes, dont la légitimité ne dépend pas de la médiation institutionnelle.

« La terre ne se vend pas, on l’aime et on la défend »

Brigade internationaliste, Playa Salchi, mars 2026

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